Disparition de Charles Kosztolányi

Une page de l’Histoire de la Hongrie se tourne à Nancy. Charles Kosztolányi, l’un des derniers héros de la Révolution du 23 octobre 1956 à Budapest contre l’occupant communiste, n’est plus. Il nous a quittés accidentellement le 15 juin, peu de temps avant l’anniversaire de sa centième année.

Charles Kosztolányi

Charles Kosztolányi

Charles Kosztolányi vit le jour dans une famille noble en 1926 en Hongrie septentrionale (aujourd’hui Slovaquie) à Nemeskostolányi (actuellement Zemianske Kosztolányi) dans le comitat de Bars.

Cette famille dont l’origine remonte à 1265, donna de nombreux et vaillants soldats à la patrie. Des généraux qui combattirent les Turcs, des colonels dont son grand-père. Elle compte aussi des hommes illustres comme le célèbre poète Hongrois Dezsö Kosztolányi.

L’enfance de Charles Kosztolányi à Budapest a été imprégnée de cette période sombre, post première Guerre mondiale en Hongrie, pays vaincu, mutilé et appauvri, où la population subit les conséquences désastreuses du Traité du Trianon de 1920 qu’il estimait si injuste. Il grandit dans les belles valeurs du scoutisme qui ne le quitteront jamais.

Adolescent, il participe à la dernière phase du second conflit mondial jusqu’à sa capture par l’armée soviétique. La paix revenue, il poursuit des études d’ingénieur chimiste. Diplômé, il travaille au Laboratoire de contrôle des Chemins de fer hongrois.

En 1952, arrêté par la police politique communiste (AVH), il est condamné à la prison à perpétuité pour complot contre le régime communiste. Bravant le danger même en détention, il organisera la messe clandestine de Noël 1954 dans une sordide cellule de l’AVH. Son frère Joseph, chef de la section des Scouts de Hongrie, sera également arrêté et condamné à mort par pendaison. Il est enterré dans la parcelle 301 du cimetière de Budapest avec ses frères de résistance, tous âgés d’une vingtaine d’années.

Charles Kosztolányi ne recouvrera la liberté que lors de l’Insurrection hongroise d’octobre 1956. Mais l’échec de la Révolution l’obligera à fuir en franchissant secrètement le Rideau de fer.

Pourquoi ce choix de la Lorraine, où il arrive au cours de l’été 1957, cette terre d’accueil pour tant d’autres compatriotes Hongrois, réfugiés politiques comme lui ?

D’une part, parce que dans les mois qui suivirent l’Insurrection d’octobre 1956, les Lorrains firent preuve d’une empathie extraordinaire pour les exilés politiques Hongrois. Des trains de milliers de réfugiés Hongrois arrivèrent directement des camps de rétention autrichiens. A chaque arrivée une foule considérable les attendait, dans et autour de la gare de Nancy, en présence des élus locaux et nationaux, de l’évêque, des autorités militaires. Le drapeau hongrois flotta longtemps au balcon de l’Hôtel de ville place Stanislas. La solidarité des Lorrains, aidés par les associations caritatives, fut immense. Beaucoup de réfugiés Hongrois passèrent Noël 1956 dans des familles nancéiennes qui les avaient accueillis, créant des liens solides entre familles lorraines et hongroises subsistant encore souvent actuellement.

La photo de classe de fin d'études secondaires de Charles (Károly) Kosztolányi

La photo de classe de fin d'études secondaires de Charles (Károly) Kosztolányi

D’autre part, parce les réfugiés politiques Hongrois trouvèrent en Lorraine très rapidement un travail ; au nord dans la sidérurgie, au sud dans de nombreuses manufactures, le bâtiment, les services.

Les débuts seront difficiles avec des ennuis de santé. Mais Charles Kosztolányi trouve dans cet exil la satisfaction d’un travail au Centre de Recherches Radio-géologiques de Nancy et celle d’un mariage avec Suzanne, une institutrice française qui l’accueilli dès son arrivée comme réfugié politique en Moselle. Ensuite, elle fut de 1960 à 1975 la Directrice de l’Ecole des filles de Chavigny, dans la banlieue sud de Nancy où ils vécurent de longues années avant de s’installer à Villers-lès-Nancy. Union d’où naîtront deux filles, Anne-Marie et Marie-Claire. En novembre 2009, Charles Kosztolányi connu la cruelle épreuve de perdre sa chère Suzanne dont il portera longtemps le deuil.

Amoureux de la France et tout particulièrement de la Lorraine, à l’image de tous les Hongrois réfugiés politiques de 1956 en Lorraine, il fut un exemple d’intégration parfaitement réussie, sans oublier sa chère patrie.

Après la répression de la Révolution, puis après la construction du Mur de Berlin en août 1961, le Rideau de fer devint infranchissable. Il était devenu impossible aux réfugiés Hongrois de retourner dans leur patrie et ceci pour longtemps. Charles Kosztolányi prit alors l’initiative de créer en Lorraine un « certain environnement familial » au sein de la communauté hongroise.

Il organisa inlassablement rassemblements, commémorations des fêtes nationales, messes célébrées en langue hongroise, après-midis culturelles, déjeuners et dîners en commun, excursions et bals. Autant de belles occasions de se retrouver. Lors de celles-ci, d’anciennes mélodies hongroises étaient jouées, chacun chantait les chansons familières avec son cœur et des larmes d'émotion brillaient souvent dans beaucoup d’yeux. Tous étaient heureux de venir en famille à ces réunions. Ils s’y sentaient un peu « chez eux ».

Toutes les couches sociales de la société hongroise s’y côtoyaient. Employés comme entrepreneurs, commerçants comme médecins, instituteurs comme professeurs d’Université. Des Hongrois exilés de la Hongrie post traité du Trianon, mais aussi ceux séparés de la Mère Patrie, de Transylvanie (Roumanie), de Transcarpatie (Ukraine), de Voïvodine (Serbie).

Avec toutes ses initiatives en faveur de la communauté hongroise en Lorraine impliquée dans la vie économique, culturelle, enseignante régionale, Charles Kosztolányi, contribua ainsi activement au développement des échanges économiques, culturels, académiques entre la Hongrie et la Lorraine.

Charles Kosztolányi, Président d’honneur du Cercle Franco Hongrois de Lorraine, aux cotés de l’actuelle Présidente Katalin Siest-Kiss

Charles Kosztolányi, Président d’honneur du Cercle Franco Hongrois de Lorraine, aux cotés de l’actuelle Présidente Katalin Siest-Kiss

C’est dans ce contexte que Charles Kosztolányi créa le Cercle Franco-Hongrois de Lorraine lors du dixième anniversaire de la Révolution de 1956. L’association a été enregistrée le 18 octobre 1966 au registre des Associations du Tribunal de Metz.

Charles édita et rédigea inlassablement un bulletin trimestriel du Cercle pendant plusieurs décennies afin de créer du lien entre les membres du Cercle.

Ce n’est seulement qu’en 1986, le destin lui permit de revoir son cher pays. lui permettant alors de réaliser enfin le rêve de tous les exilés.

Charles Kosztolányi rédigea deux ouvrages sur son parcours de vie si extraordinaire.(1) Ses grands mérites ont été reconnus à plusieurs reprises par des distinctions d'État.

Aujourd’hui, la communauté hongroise de Lorraine, les membres du Cercle Franco Hongrois de Lorraine, pleurent leur bien aimé Karcsi bácsi. Lors des cérémonies patriotiques officielles, comme encore en mars dernier, ou à la fin des célébrations des messes hongroises, comme il est d’usage en Hongrie, il ne sera plus le premier parmi nous à entonner, haut et fort, l’Himnusz, l’hymne national de la Hongrie, commençant par Isten, áldd meg a magyart (Bénis le Hongrois, Ô Seigneur !)

Contre toute attente, Charles Kosztolányi n’aura donc pas pu fêter en octobre prochain ses 100 ans et les 70 ans de la Révolution d’octobre 1956. Avec sa mort, une autre légende de 1956 s'éteint. Mais avec sa vie consacrée à la Liberté hongroise, il laisse derrière lui un héritage inoubliable.

Le Consul honoraire émérite, consul honoraire de Hongrie en Lorraine pendant près de 30 ans, et son épouse, s’associent à son successeur, Philippe Oudin, Consul honoraire de Hongrie en Lorraine, pour saluer la mémoire d’un grand Homme, au parcours de vie, si singulier, si exceptionnel, à la droiture et au dévouement exemplaires.

Ils adressent leurs condoléances sincères à ses deux filles, Anne-Marie et Marie-Claire, à sa famille et ses nombreux amis Hongrois et Français.

Jean-Pierre Prudhon
Consul honoraire émérite de Hongrie

(1) 
« D’un côté à l’autre du rideau de fer » Mémoires d’un réfugié politique Hongrois
Charles Kosztolányi – La Pensée Universelle, 1997
« Trois tranches de vie »
Charles Kosztolányi – Lakitelek, 2017

La cérémonie religieuse sera célébrée le mardi 23 juin 2026 à 14h30, en l’église Sainte Thérèse de Villers-lès-Nancy