« Nous essayons d’expliquer au public parisien ce qu’était la Monarchie austro-hongroise, comment les frontières ont changé, ce qui est arrivé à la Transylvanie »
Propos recueillis par Patricia Horváth
Que peut-on réellement découvrir sur notre propre géant de la peinture lorsqu’on le regarde depuis l’étranger ? La rétrospective consacrée à Károly Ferenczy au Petit Palais à Paris, visible jusqu’au 6 septembre, apporte aussi une réponse à cette question — et ce fut un plaisir particulier d’entendre un conservateur français parler avec autant de passion et de précision d’un artiste hongrois. Nous avons rencontré Baptiste Roelly, conservateur chargé des dessins anciens, des estampes, des manuscrits et des livres anciens au Petit Palais, pour évoquer pourquoi Paris découvre Ferenczy aujourd’hui, ce que les Français pensent de lui, et en quoi l’univers spirituel de Nagybánya est si singulier.

Photo : Nicolas Borel | Petit Palais
— Pourquoi le Petit Palais a-t-il décidé d’organiser une rétrospective entièrement consacrée à Ferenczy ?
Depuis longtemps, l’un des objectifs essentiels de notre politique d’exposition est de faire découvrir au public parisien des artistes qui sont de véritables superstars dans leur pays, mais restent presque inconnus en France. Cela fait d’ailleurs partie de notre mission depuis toujours : présenter ce que l’on appelle les écoles étrangères, l’art international. Au cours de la dernière décennie, nous avons consacré plusieurs expositions à des peintres nordiques — finlandais, danois, suédois, norvégiens —, la plus récente étant dédiée à Pekka Halonen. Après avoir largement exploré les grandes figures de la peinture nordique, il nous a semblé naturel de nous tourner vers l’Europe centrale. Ferenczy est un choix parfait : figure marquante de la peinture moderne en Hongrie, mais c’est aussi un artiste profondément lié à Paris : il a étudié à l’Académie Julian et a été fortement influencé par Jules Bastien-Lepage. Pour nous, en tant que musée municipal parisien, tout ce qui touche à l’histoire culturelle de Paris revêt une importance particulière.
— Pourquoi précisément Ferenczy ? D’autres peintres hongrois de cette époque entretenaient eux aussi des liens avec Paris.
Au départ, nous n’étions pas attachés à Ferenczy en particulier. Le nom de Rippl-Rónai a également été envisagé, puisqu’il entretenait lui aussi des liens étroits avec Paris et qu’il représente parfaitement l’esprit nabi — mais nous avons découvert qu’une rétrospective lui avait déjà été consacrée dans la région parisienne, à Saint-Germain-en-Laye. Puis nous avons pensé à Csontváry, bien qu’il soit d’une nature totalement différente : quelque part entre le caractère visionnaire de Van Gogh et une certaine forme de folie. Finalement, nous sommes arrivés à la conclusion que Ferenczy était, parmi tous, le plus parisien des peintres hongrois de cette période. C’est ainsi que le choix s’est porté sur lui.
— L’exposition a ouvert le 14 avril, deux jours après les élections hongroises. Était-ce un choix délibéré ?
Pas du tout. La préparation d’une telle exposition peut prendre jusqu’à trois ans et la date d’ouverture est fixée plusieurs années à l’avance. Lorsque nous avons arrêté cette date, même les Hongrois ne savaient pas encore que les élections législatives auraient lieu à ce moment-là. Il y a une phrase de Jean Cocteau dans l’une de ses pièces : « Puisque ces mystères me dépassent, feignons d'en être l'organisateur. » C’est un peu ce qui s’est passé.
— Quelle a été l’ambiance du vernissage dans ce contexte ?
Très bonne. Du côté de la presse, l’intérêt pour la Hongrie s’est renforcé ; chez les prêteurs, collectionneurs et conservateurs hongrois, on sentait qu’il s’agissait d’un moment important pour eux. Nous étions également heureux qu’à la lumière du résultat des élections, la probabilité d’une éventuelle visite de Viktor Orbán soit devenue nettement plus faible.
— Malgré tout, s'est pourtant inévitablement inscrite dans un contexte politique. Comment avez-vous vécu cela ?
De notre point de vue, les questions politiques concernent davantage l’époque de Ferenczy. Ce que nous essayons d’expliquer au public parisien, c’est ce qu’était la Monarchie austro-hongroise, comment les frontières ont changé, et ce qui est arrivé à la Transylvanie, à Nagybánya. Comment se fait-il que Ferenczy soit né avec un nom à consonance allemande puis l'ait hongroisé ? Ce sont déjà, en elles-mêmes, des questions d’identité extrêmement intéressantes. Nous préférons laisser aux visiteurs le soin d’établir d’éventuels parallèles avec la politique contemporaine.
Baptiste Roelly | Photo : Antoine Durand | Petit Palais
— La colonie artistique de Nagybánya constitue un élément central de l’exposition. Du point de vue français, qu’a-t-elle de si particulier ?
Ce qu’on trouve rarement dans les colonies artistiques françaises : une dimension spirituelle. La colonie de Barbizon est très naturaliste. Pont-Aven est davantage tournée vers le primitivisme et vers un rejet de la modernité. Nagybánya, au contraire, est tout autre chose. Ferenczy était une figure profondément cosmopolite — élégant, cultivé, grand lecteur, amateur de poésie. Il n’avait pas cette attitude consistant à « fuir la civilisation ». Et pourtant, chacune de ses œuvres laisse transparaître une étrange spiritualité centre-européenne.
— Que signifie exactement « spiritualité » dans ce contexte ?
C’est une question particulièrement intéressante, notamment parce que, selon nos collègues hongrois, Ferenczy n’était ni croyant ni religieux. Et pourtant, il a peint sans cesse des scènes bibliques : Les Rois mages, la Pietà, Le Sacrifice d’Abraham, La Descente de croix. Mais il transpose ces récits à Nagybánya. Dans Le Sermon sur la montagne, le Christ est assis dans une véritable vallée de Nagybánya, tandis que les apôtres sont en réalité ses compagnons peintres. Dans un autre tableau, des chevaux rentrent le soir des champs en traversant la forêt — puis cette même composition devient, dans une autre version, le voyage des Rois mages. Et il y a aussi la lumière du soleil qui, chez Ferenczy, n’est pas simplement un phénomène naturel mais une force spirituelle. Ce passage constant entre le profane et le sacré me semble être un phénomène extraordinairement caractéristique de l’Europe centrale.
— Ferenczy est souvent présenté comme impressionniste. Est-ce juste selon vous ?
Non. Et c’est précisément ce qui le rend si intéressant. Il a voyagé en Italie, à Paris, à Munich ; il a découvert l’impressionnisme, les Nabis, le symbolisme, l’Art nouveau ; il entretenait des liens avec l’art allemand et a probablement entendu parler du fauvisme. Mais ce qu’il a finalement créé n’entre parfaitement dans aucune de ces catégories. Dans la dernière salle de l’exposition, nous avons placé côte à côte trois tableaux représentant le même sujet : la maison de Nagybánya dont le mur avait été décoré d’un rideau rouge par son épouse, Olga Fialka. Le même motif, traité de trois manières totalement différentes. L’un est presque expressionniste, l’autre naturaliste et presque photographique, le troisième atmosphérique, dans un esprit munichois. Ferenczy bénéficiait d’un immense luxe : il venait d’une famille aisée. Son père occupait un poste élevé dans les chemins de fer de la Monarchie, ce qui lui a permis d’explorer librement tous ses centres d’intérêt. Lors de nos visites guidées, nous invitons souvent les visiteurs à repérer dans les tableaux ce qui relève de l’impressionnisme, du nabi, du symbolisme — puis à constater qu’en réalité rien ne correspond parfaitement. C’est peut-être cela qui est le plus fascinant chez lui : il est venu à Paris, il y a appris tout ce qu’il pouvait… puis il est rentré en Hongrie et a créé quelque chose de totalement nouveau.

Photo : Nicolas Borel | Petit Palais
— Dans quelle mesure vous êtes-vous appuyés sur les institutions hongroises ?
Énormément. Nos collègues hongrois se sont montrés extrêmement coopératifs : ils nous ont ouvert leurs collections, ont prêté des œuvres et nous ont également aidés à entrer en contact avec des collectionneurs privés. Edit Plesznivy, conservatrice en chef de la peinture des XIXe et XXe siècles à la Galerie nationale hongroise, a joué un rôle essentiel, puisqu’elle étudie l’œuvre de Ferenczy depuis des décennies — elle savait précisément où se trouvait chaque œuvre. Ce fut véritablement une collaboration idéale.
— Quelle a été l’influence de Ferenczy sur son époque ?
En Hongrie, elle a été immense. Pas seulement à cause de Nagybánya, mais aussi parce qu’à partir de 1906 il est devenu professeur à l’École supérieure des beaux-arts. Sous la direction de Pál Szinyei Merse, les artistes inspirés par les principes de Nagybánya ont intégré le corps enseignant, et Ferenczy a joué un rôle déterminant dans la formation de nombreux jeunes peintres. Mais son héritage est aussi plus personnel. Son épouse, Olga Fialka, était elle-même une artiste peintre formée — elle avait étudié à Cracovie et à Vienne — et leurs trois enfants sont devenus des artistes reconnus. Valér est devenu peintre ; parmi les jumeaux, Noémi est considérée comme la fondatrice de la tapisserie moderne hongroise, tandis que Béni est devenu l’une des plus grandes figures de la sculpture hongroise du XXe siècle. Ce n’est pas un hasard : la famille voyageait constamment, visitait ensemble des galeries européennes et des sites architecturaux. Chez eux, l’art n’était pas un métier, mais une manière de vivre.
— Comment le public français a-t-il réagi ?
Très positivement. Les visiteurs apprécient de découvrir un peintre qu’ils ne connaissaient pas. Ce qui est peut-être encore plus intéressant, c’est que certains visiteurs français connaissaient déjà très bien les collections de Budapest et ont affirmé avoir redécouvert ces tableaux grâce à la scénographie du Petit Palais. Nous avons énormément travaillé sur l’éclairage, l’utilisation de l’espace, la disposition des œuvres : que voit-on si l’on accroche tel tableau en face de tel autre ? Comment une œuvre change-t-elle selon la lumière qui l’éclaire ou l’espace qui l’entoure ? Une exposition est finalement toujours une forme de mise en scène. Un tableau n’est pas le même dans les réserves d’un musée que dans une salle d’exposition — c’est nous qui décidons de la manière dont il sera vu.
— Avez-vous votre propre Ferenczy ?
Pas encore. Mais peut-être que grâce à vos lecteurs, nous en aurons bientôt un. La collection du Petit Palais s’est en grande partie constituée grâce à des dons — il reste encore des espaces libres dans le grand hall pour inscrire les noms des donateurs. N’hésitez pas à le mentionner dans votre article…
— Si vous pouviez emporter chez vous un seul tableau de Ferenczy pour l’accrocher dans votre salon, lequel choisiriez-vous ?
La Descente de croix. Le tableau est arrivé chez nous depuis la Roumanie et, pour moi, il contient tout ce qui rend Ferenczy unique. La croix apparaît presque invisiblement à l’arrière-plan ; deux personnages portent le corps du Christ tandis que Marie-Madeleine tend les bras vers le soleil. Il existe un parallèle très clair entre la scène biblique et la force spirituelle de la lumière solaire — telle qu’on l’imaginait en Europe centrale au tournant du siècle. Même le cadre est une création de Ferenczy. Pour moi, cette œuvre résume tout ce qui fait sa singularité. Mon salon serait probablement trop petit pour l’accueillir — mais si on me la proposait, je n’hésiterais pas.